Quand le “il faut pardonner” arrive trop tôt

Il existe un réflexe très répandu :
dès que quelqu’un souffre, 
on lui dit qu’il devrait pardonner. 

Cette injonction part souvent d’une bonne intention, 
mais elle est fréquemment mal placée.
Car le pardon n’est pas un point de départ.
Il est, au mieux, un point d’arrivée. 

Dans les faits, les personnes en souffrance le savent très bien :
on ne pardonne pas quand on le décide.
On pardonne quand la douleur n’occupe plus toute la place. 
Le problème est donc rarement un manque de bonne volonté.

C’est un problème d’ordre. 
On demande une posture de sagesse 
alors que la blessure est encore active.
On demande un résultat moral 
alors que le système intérieur est saturé. 

Pendant ce temps, la douleur tourne en boucle.
Le mental rumine, compare, proteste.
Les questions reviennent sans cesse :
« Pourquoi moi ? »
« Ce n’est pas juste. »
« Pourquoi l’autre va bien et pas moi ? » 

Ce fonctionnement n’a rien d’anormal.
Ce n’est ni de la rancune ni de la mauvaise foi.
C’est un trop-plein sans espace de sortie.

L’étape manquante : le “enfin”

Avant le pardon, il existe une étape rarement nommée, mais déterminante.
Un moment discret où quelque chose se relâche légèrement.

La tension baisse.
La respiration change.

Une évidence apparaît :
je ne veux plus continuer comme ça

Ce moment n’est pas encore la paix, 
mais ce n’est plus le conflit intérieur permanent.

C’est ce que l’on peut appeler le “enfin”
Ce “enfin” n’apparaît généralement pas grâce aux grandes méthodes abstraites.
Ni grâce aux injonctions morales.
Ni grâce à l’analyse intensive quand la douleur est encore vive. 

Il apparaît le plus souvent par un déplacement concret.

  Le rôle des activités : attention au contresens

On recommande fréquemment le sport, 
l’écriture, l’art-thérapie, 
la méditation.
Ces outils peuvent être utiles, 
mais pas à n’importe quel moment

Certaines activités, utilisées trop tôt, 
renforcent en réalité le circuit de la souffrance.
Exprimer sa douleur sans recul peut la figer, 
la rendre plus présente, 
plus centrale. 

Peindre sa souffrance, par exemple, peut parfois
lui donner une forme stable au lieu de la dissoudre.
Ce n’est pas toujours une sortie ; 
cela peut devenir une mise en scène du trauma. 

Ce qui manque alors, ce n’est pas l’expression.
C’est la direction.

  Aller volontairement à contre-sens

Une stratégie souvent plus efficace consiste à essayer
une activité nouvelle, inhabituelle, parfois même peu attirante
Quelque chose qui n’est pas spontanément choisi par la souffrance. 

Pourquoi ?
Parce que le mental rumine très bien sur des terrains connus.
Il a beaucoup plus de mal à fonctionner dans un espace totalement neuf. 
Une activité nouvelle mobilise :
  • l’attention,
  • le corps,
  • l’apprentissage,
  • l’adaptation.
Elle occupe suffisamment le système pour interrompre temporairement la boucle mentale.
Il ne s’agit pas de se forcer ni de se punir.
Il s’agit d’introduire volontairement un décalage.

  Un modèle simple et pragmatique

  1. Choisir quelque chose d’entièrement nouveau, même si l’envie n’est pas là.
  2. Essayer plusieurs fois, sans objectif de réussite.
  3. Abandonner sans culpabilité si nécessaire (le fait de décider est déjà un mouvement).
  4. Passer à autre chose, puis encore autre chose.
  5. Multiplier les essais, plutôt que de chercher “la bonne méthode”.
  6. Marquer les micro-signaux positifs (un sourire, une respiration plus ample, un apaisement bref).
Ces marqueurs concrets permettent de constater un déplacement réel, 
même minime, 
quand le mental affirme que rien ne change.

  La souffrance comme zone de confort

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, 
la souffrance est souvent une zone de confort.

Non parce qu’elle est agréable, 
mais parce qu’elle est connue. 

Le mental préfère un état pénible mais familier à un état incertain.
Sortir de cette zone ne se fait donc jamais d’un coup. 

Cela se fait par micro-déplacements successifs
Un orteil hors de l’eau.
Puis un demi-pied.
Puis un pas entier.

  Et le pardon, alors ?

Le pardon ne se force pas.
Il n’a pas besoin d’être formulé ni annoncé.
Il ne nécessite ni cérémonie ni déclaration. 
Quand il apparaît, on le reconnaît à ses effets :

moins de tension,

moins de charge émotionnelle,

une forme de calme. 

Le pardon véritable porte un autre nom : la paix
Et il arrive généralement après que l’espace intérieur a été recréé.
Pas avant.

  En résumé

On ne pardonne pas pour guérir.
On commence par dégager de l’espace.
La guérison partielle permet parfois au pardon d’émerger.
Et parfois non 
— sans que cela empêche d’aller mieux. 

Le chemin commence rarement par un grand principe.
Il commence par un petit déplacement concret.
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