La fatigue généralisée

Il ne s’agit pas d’un épuisement spectaculaire.
Pas d’effondrement brutal.

Plutôt une lassitude diffuse, installée. 

On dort.

On travaille.

On fonctionne.

Et pourtant, quelque chose ne se recharge plus vraiment. 

Cette fatigue n’est pas seulement physique.
Elle est cognitive, 
émotionnelle, 
relationnelle. 

Elle vient d’un empilement discret :
– trop de décisions minuscules à prendre,
– trop de procédures à comprendre,
– trop de vigilance demandée,
– trop de responsabilités transférées sans moyens réels. 

Chaque geste pris isolément est supportable.
C’est leur continuité qui use. 

Il faut penser à tout.

Se souvenir de tout.

Vérifier tout.

Justifier tout. 

La fatigue généralisée n’est pas un manque d’énergie individuelle.
C’est le coût humain d’un cadre fragmenté. 

Quand les systèmes ne sont plus lisibles,
c’est l’individu qui doit faire la synthèse à leur place. 

Quand les institutions ne se coordonnent pas,
c’est l’usager qui relie. 

Quand la confiance n’est plus structurée,
c’est chacun qui doit être vigilant en permanence. 

Cette fatigue a des effets visibles :
– irritabilité,
– repli,
– désengagement,
– renoncement discret. 

On appelle ça adaptation.

Parfois résilience.

Souvent à tort. 

Car s’adapter à un cadre dysfonctionnel ne signifie pas qu’il fonctionne. 
La fatigue généralisée est un signal faible, parce qu’elle ne crie pas. 

Elle se normalise. 

On finit par dire :
« c’est comme ça »,
« tout le monde est fatigué »,
« il faut faire avec ». 
Et ce faisant, on transforme un indicateur d’alerte en élément de décor. 

Ce signal n’invite pas à ralentir par principe. 

Il invite à repenser la charge invisible. 

À distinguer :
– ce qui est réellement nécessaire,
– de ce qui s’est accumulé par défaut,
– de ce qui a été transféré sans être assumé. 

La fatigue généralisée n’est pas une faiblesse individuelle.
C’est une information collective. 

Elle dit qu’un cadre demande plus qu’il ne rend.
Qu’il consomme plus d’attention qu’il n’en restitue.
Qu’il fonctionne à découvert.

Un regard plus précis —
parce que la précision ne résout pas tout —
rend à nouveau visible ce qui peut être réajusté.

La fatigue  n'est  alors plus un défaut à corriger,
mais un signal à interpréter

Quand une société fatigue massivement ses membres,
ce n’est pas eux qu’il faut réparer en priorité.
C’est le cadre qui mérite d’être réajusté. 
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