Le tant pis qui libère et celui qui abdique

Il existe des mots minuscules
qui décident pourtant de beaucoup de choses. 

Tant pis en fait partie. 

On le prononce vite.
Souvent en silence.
Parfois pour se soulager.
Parfois pour ne plus sentir. 
Et pourtant, tous les tant pis ne se valent pas.

Deux gestes derrière un même mot

Il y a des tant pis qui sauvent.
Et d’autres qui usent
La différence ne se voit pas à l’extérieur.
Elle se sent après.

Le tant pis salutaire

C’est celui qui coupe une charge devenue trop lourde. 

Tant pis si je déçois.
Tant pis si ce n’est pas compris.
Tant pis si je lâche une image. 

Ce tant pis n’est pas une fuite.
C’est une priorisation

Il ne renonce pas à la vie.
Il renonce à une loyauté devenue toxique. 

Après lui :
  • la respiration revient,
  • le corps se détend,
  • quelque chose recommence à circuler.
Il ferme une plaie.
Pas une porte.

Le tant pis démissionnaire

Celui-là ressemble au précédent,
mais il ne fait pas le même travail. 

Tant pis, de toute façon…
Tant pis, ça sert à rien.
Tant pis, j’arrête de me battre. 

Ce tant pis ne soulage pas.
Il anesthésie
Il ne choisit pas.
Il se retire. 
Après lui :
  • l’élan baisse,
  • le champ intérieur se rétrécit,
  • la fatigue s’installe.
Il ne ferme pas une plaie.
Il ferme le rideau.

Pourquoi on les confond

Parce qu’on vit dans une époque fatiguée. 

On confond souvent :
  • lâcher-prise et abandon,
  • paix et effacement,
  • sagesse et résignation.
Et comme les mots sont les mêmes,
on croit poser un acte lucide
alors qu’on est juste en train de se quitter soi-même.

Les jeunes le montrent très tôt

Chez les jeunes, le tant pis arrive parfois trop vite. 
Tant pis.
Laisse tomber.
À quoi bon. 

Ce n’est pas toujours de la paresse.
Souvent, c’est un appel muet
ou une tentative de protection maladroite. 

Écouter ces tant pis,
c’est parfois empêcher qu’ils deviennent
une façon de vivre.

La vraie question

Un tant pis ne se juge pas sur la phrase.

 La seule question valable est : 
Qu’est-ce qui respire après ?
ou
Qu’est-ce qui s’éteint ? 
Le reste est secondaire.

En guise de repère

Dire tant pis peut être un acte de lucidité.
À condition qu’il me rapproche de moi,
et non qu’il m’en éloigne.

Phrases à écouter sans juger

Tant pis.
Ça ira bien comme ça.
Laisse tomber.
J’en ai marre.
De toute façon…
À quoi bon ? 

Ces phrases ne sont ni bonnes ni mauvaises.
La question n’est pas :
" Est-ce que c’est vrai ? "
mais :
" Qu’ est-ce que cette phrase me fait faire…
ou ne plus faire ?"

Je m’écoute

Mes pensées

On parle souvent d’écouter son corps.

Ses douleurs, ses tensions, sa fatigue, ses signaux d’alerte.

C’est juste.

Mais ce n’est pas suffisant

S’écouter en totalité, 
c’est aussi prêter attention à ce qui se dit à l’intérieur,
sans bruit, sans drame, 
sans mise en scène.

Les petites phrases ordinaires

Je ne pense pas seulement en grandes idées.
Je me parle en permanence. 
Des phrases courtes, banales, presque invisibles : 

Zut.
Bon…
Tant pis.
Ça va encore.
Putain, ça fait chier.
Marre.

De toute façon… 
Elles surgissent en marchant, en rangeant, en attendant,
dans les moments où je ne me regarde pas penser. 

Je les ai longtemps laissées passer,
comme si elles n’avaient aucune importance. 
Elles en ont une.

Ce ne sont pas des pensées anodines

Ces phrases ne sont pas des raisonnements construits.
Ce ne sont pas non plus des émotions brutes.

Ce sont des positions intérieures
Elles indiquent :
  • une tension qui se relâche ou qui se crispe,
  • un renoncement juste ou un retrait,
  • une adaptation ponctuelle ou une résignation installée.
Ce n’est pas la phrase en elle-même qui compte,
mais ce qu’elle produit après

Certaines décompressent.
D’autres ferment. 
Et certaines, répétées sans attention,
finissent par dessiner une trajectoire.

Écouter sans corriger

Je ne cherche pas à penser “mieux”.
Je ne traque pas les phrases négatives.
Je ne me sermonne pas. 

J’écoute. 

Comme on écouterait une radio dont le volume varie selon les moments.

Parfois elle informe.

Parfois elle fatigue.

Parfois elle tourne en boucle. 

L’écoute commence quand je cesse de vouloir modifier le programme
et que je remarque simplement ce qui passe.

Corps, émotions, pensées : un même langage

Le corps ne parle pas seul.
Les émotions ne flottent pas hors-sol.
Les pensées ne sont pas détachées du vécu. 

Tout est lié. 

Une phrase répétée peut tendre un corps.
Un corps tendu peut durcir une pensée.
Une émotion ignorée peut se déguiser en raisonnement. 

S’écouter, ce n’est pas choisir un étage.
C’est entendre l’ensemble.

Les phrases des jeunes

Chez les jeunes, ces phrases sortent souvent sans filtre.
Elles ne sont pas encore polies, ni socialement ajustées. 

J’en ai marre.
À quoi bon ?
C’est relou.
Ça sert à rien.
J’ai la flemme.
Laisse tomber.
Tant pis. 

On les entend souvent comme :
  • de la paresse,
  • de la provocation,
  • de l’insolence,
  • ou un manque de motivation.
Alors qu’elles disent très souvent :
  • une fatigue mentale,
  • une surcharge invisible,
  • une perte de sens,
  • ou un « je ne sais plus comment faire autrement ».
Les jeunes disent tout haut
ce que beaucoup d’adultes continuent à se dire tout bas. 

Les écouter,
c’est aussi apprendre à reconnaître ses propres phrases intérieures.

Le “tant pis” comme point de bascule

C’est souvent dans ces phrases ordinaires
— chez soi comme chez les jeunes —
que naissent les “tant pis”

Il y a des tant pis qui soulagent.
Et des tant pis qui éteignent. 

Sur le moment, ils se ressemblent.

À l’intérieur, non. 

Le tant pis salutaire ferme une plaie.
Il permet de souffler, 
de s’adapter, 
de se préserver. 

Le tant pis démissionnaire ferme une porte.
Il s’installe quand la phrase devient une habitude
et sert à ne plus s’écouter vraiment. 

Si je n’écoute pas la nuance,
je risque de confondre lâcher-prise et abandon de soi.

Une écoute sans drapeau

Je ne classe pas mes pensées.
Je ne leur attribue pas de valeur morale.
Je ne les sacralise pas. 

Je les reconnais. 

Certaines me servent.
D’autres me traversent.
D’autres demandent simplement à être entendues
pour perdre leur pouvoir.

En résumé

Je m’écoute quand mon corps parle fort.

Je m’écoute quand l’émotion déborde.

Mais je m’écoute aussi quand une phrase passe,

discrète, répétée, presque muette. 

Parce que c’est souvent là,

dans ces mots que je crois sans importance,

que se joue ma façon d’habiter le monde.
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