Quand l’indignation s’emballe, les faits résistent
Les poupées qu’on pend et les monstres qu’on invite à dîner

On s’indigne, on partage, on moralise.

Aujourd’hui, c’est Shein qu’on cloue au pilori : scandale, 

des poupées prétendument “pédopornographiques” 
seraient vendues en ligne. 

Alerte rouge. 

Torches vertueuses allumées. 
Chacun endosse l’armure du chevalier blanc du numérique. 

Le crime, lui, est bien réel. 
Atroce. I
l doit être combattu sans ambiguïté.

Mais ce qui mérite d’être interrogé, ce n’est pas son existence 
— c’est le choix très commode de ses boucs émissaires.
Car pendant qu’on agite la bannière du Bien, ces mêmes poupées dorment 
depuis des années dans les arrière-boutiques 
de nos sex-shops occidentaux, 
sous d’autres noms, à l’abri des projecteurs. 

Ce n’est pas la morale qui s’exprime ici, 
mais l’alignement changeant des intérêts commerciaux. 
Taper sur le dragon chinois, surtout quand il flirte avec l’ours russe, 
est soudain devenu tendance. 

Hier encore, quand il cousait nos baskets et 
assemblait nos smartphones, 
personne n’y voyait matière à indignation. 

L’éveil éthique a parfois un agenda très souple. 
Il faut dire que l’indignation sélective est confortable. 
Elle coûte peu, 
rassure vite, 
et évite de regarder là où ça dérange vraiment. 

On préfère dénoncer une poupée que questionner 
les poisons légaux qu’on ingère, lentement, méthodiquement, 
à chaque repas.
Additifs, 
pesticides, 
ultra transformés ? 

Circulez, ça rapporte.

Une poupée en silicone, en revanche ? Sacrilège. 
Ce puritanisme de façade ne nettoie pas le monde, 

il blanchit les consciences. 
Il donne l’illusion de la vertu pendant que les véritables monstres 
— ceux qui violent, manipulent, exploitent — 
continuent de s’asseoir à la table du pouvoir, 
bien peignés, 
bien cités, 
bien protégés. 

Alors oui, indignons nous. 

Mais pas à crédit. 

Le danger n’est pas dans la poupée qu’on pend à la place du coupable,
mais dans le mensonge collectif qui nous fait croire qu’en la détruisant,
nous sommes devenus vertueux. 

Et ne soyons pas dupes de la petite guéguerre 
commerciale qui se joue en arrière-plan, 
entretenue par certaines alliances internationales, 
où le montant des taxes remplace les armes à feu 
— et où l’indignation sert de poudre.

Pendant que l’on s’indigne de poupées jugées problématiques,
  • les pratiques de la fast-fashion poursuivent leur course à bas coût,
  • les conditions de production restent largement invisibles,
  • et la responsabilité systémique se dissout dans une polémique ciblée.
Un objet, un scandale, une indignation rapide.
Et toujours la même économie qui avance sans être réellement interrogée.

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